Une rondelle de racine de lotus s'est retrouvée mélangée à la masse de gingembre haché gros, rouge cramoisie dans le Tupperware sur le comptoir de Manten-Karé. Je la cueille comme la fève dans la galette. Un peu amochée sur la tranche, elle fait se remémorer la roue d'un chariot de personnages en plastique, les cowboys et les indiens. L'attaque fut rude. Des scalps tombèrent. A bien y penser, c'est le seul lieu fréquenté parmi la masse de ces lieux sinistres, glauques de néons, avec comptoir en forme de U mais sans les courbes, où le consommateur aphone, dénué d'expressions du visage, même quand il vient en groupe, accoste sur les tabourets qui sont méchants comme dans les livres, pour se restaurer comme vaches à l'étable devant l'écuel à foin. Il n'y a de plaisir que dans l'assiette, sauf à jeter un oeil d'entomo-sociologue qui jamais ne vous lâche, cette manie. Lâcher, c'est ne plus y penser. Comme l'avait remarqué Donald Richie déjà - c'est une redite oui - impossible au quotidien, à toute heure, même et plus lors des insomnies, de ne pas triturer de la pensée l'espace du quotidien. Ce n'est que le samedi qu'on y voit des ados attardés de plus de quarante-ans, mal fagotés, sortir un appareil photo pour fixer le brouet qui finira comme ici dans la masse en ligne.
Il n'y a pas de télé graisseuse suspendue dans un coin de la salle carrée, ce qui oblige à rentrer dans le remugle de ses pensées comme tactique à l'évitement du regard de l'autre. Parfait, même si adopter cette attitude ne me frôle pas. Le pot de plastique de gingembre rouge cramoisie a toute mon attention, bien plus que les coléoptères à la maison qui en pleine nuit se démènent se battent entre eux, générant des cliquetis dans le silence immédiatement interprétés comme une tentative d'intrusion de quelqu'un d'extérieur. Il faut se lever pour constater qu'il n'en est rien sinon que dans l'imaginaire ancien, et que la serrure est bien fermée, et qu'il n'y a personne derrière la porte dans le froid.
A Manten-karé, le service est plus rapide que le plus rapide des fastfood. Curry japonais, donc tromperie à la farine pour créer une consistance bien pâteuse, nourriture à l'origine de garnison, du qui tient au corps, et chauffe la baraque. Le patron apparaît, ceint son tablier lentement, tablier aux armes de l'échope, “rice curry” pour se distinguer du banal “curry rice”. Il me dévisage, je le dévisage, nous nous dévisageons. A conjuguer à l'imparfait. Chacun au zoo de l'autre. Ha! la franchise de ce regard animalier!
C'est donc ce qui est dans l'écuelle qui justifie de supporter cette mangeoire où l'on va au plus pressé. A Jimbochô et dans les alentours, pas mal de tripots où l'ordre du néon règne, et où les queues pour manger des nouilles quatre étoiles à 500 yens se font parfois d'une longueur insensée. Les tenues sont, comme dans le métro le matin, majoritairement sombres.
Pas comme cette saison qui est la plus propice à la magie. Pour les photos, mais aussi pour le mental, sous un ciel bleu clément, se promener jusqu'à 14h30 au plus. Ensuite, c'est le long déclin du soleil hivernal, et les âmes sensibles peu précautionneuses risquent selon les quartiers de ressentir le bourdon nippon hivernal de fin de journée lumineuse qui étreint le promeneur inconscient. On peut l'accommoder à la sauce temples. C'est à ce moment de l'année que les environs du Denzu-in sont à cueillir et déguster sur place, avec vapeurs odorantes fugaces d'encent. On veillera tout de même à ne pas trop traîner là où il n'y a rien de marchand. A l'heure improbable ou les voitures hésitent encore à allumer les feux, on risque de toucher le fond. Non, le touriste sensible rentrera dare-dare au foyer pour hiverner entre 15 et 18 h. Ensuite, sortir et s'engoufrer dans une galerie marchande un peu authentique, un peu défraîchie, dans le sens de la présence encore tangible de traces d'histoire. Elles sont faites pour réconforter.
Ce paysage urbain, nous l'observons à travers les yeux d'un oiseau de nuit qui volerait très haut dans le ciel. Depuis ce point de vue panoramique, la ville apparaît comme une gigantesque créature. Ou même comme un agrégat de corps vivants. S'étendant jusqu'à d'insaisissables confins, des vaisseaux sanguins, innombrables irriguent les cellules, les régénèrent inlassablement. Les vaisseaux convoitent des informations nouvelles, recyclent les anciennes. Donnent naissance à des consommations nouvelles, recyclent les anciennes. Créent de nouvelles contradictions, effacent les anciennes. En tous lieux, les corps agrégés clignotent au rythme des battements du coeur, s'échauffent, se meuvent.